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La beauté comme émotion

Le Musée d’art de Pully expose jusqu’en novembre une sélection d’œuvres abstraites de la Fondation Gandur pour l’art, basée à Genève. L’occasion pour les amateurs d’abstraction d’exercer leur sensibilité au contact des divers courants de l’abstraction de l’après-guerre. De l’abstraction gestuelle et poétique d’un Georges Mathieu aux formes épurées d’un Vasarely, en passant par les reliefs patients d’un Riopelle : dans l’espace intimiste du musée, la rencontre d’œuvres rarement présentées au public saura ravir tous les publics.

Les tableaux nous apprennent à voir. Ils exercent notre sensibilité : par les tableaux, le pays deviendra paysage. Alain Roger parle de l’artialisation in visu : les productions culturelles, artistiques ou littéraires, constituent dynamiquement des régimes de vision en nous montrant comme voir esthétiquement des portions du réel qu’on survolait jusqu’alors. Le premier pays a être devenu paysage, c’est la campagne, puis il y a eu le bord de mer, l’immensité de l’océan, le spectacle grandiose des Alpes. A force d’avoir vu de si belles représentations, on porte un œil neuf et sensible sur le réel lorsqu’il se présente dans ces formes contemplées ailleurs.

La référence de l’abstraction

Qu’en est-il de l’art qui s’est affranchi des formes ? Les applications épaisses au couteau, les coulures, les grattages, tous les jeux de matière de l’art abstrait – que nous apprennent-ils à voir ? Où devons-nous trouver plus tard, le regard affiné, ces portions de réel qu’ont capturés les toiles abstraites ? Vers où diriger notre sensibilité nouvelle aux reliefs de l’huile et de l’acrylique ? Certains artistes laissent des indices : on s’approche de l’œuvre et on aperçoit du sable, des bris de verre ou de bois, des corps capturés dans le monde commun et recevant dans l’antre de l’atelier une nouvelle mission : montrer la beauté de ce qu’on ignore.

L’art et le temps qui passe

Que nous montre l’art abstrait ? Il nous dessine devant les yeux, dans les reliefs de son corps, tout à la fois l’acte humain créateur au contact de la matière et le temps inexorable qui emporte et emmène. Le romantisme avait fait battre une première fois le cœur du temps : en nous montrant les ruines des anciens dans ses lumières nostalgiques, dans ses cieux torturés, il nous donnait à sentir l’évanescence de la vie humaine et sa magnifique prégnance dans la matière, prégnance qui surmonte le cours du temps et fait communiquer les êtres par-delà le vide laissé par la mort.La méditation sur le temps, la méditation sur la mort – l’approfondissement du sentiment de vivre, de l’expérience humaine, par le retentissement des émotions. Apprendre à vivre, c’est apprendre à sentir tout ce que vivre peut être. La beauté, on dit que c’est l’harmonie des formes – mais non. Ce serait bien trop superficiel : la beauté apprend toute sa profondeur quand elle se reconnaît dans l’émotion. Si l’esprit a le rôle de stabiliser l’expérience pour nous garder de l’effroi du chaos originel, l’âme – en tant que corps sensible de l’être – ouvre tous les pores de l’existence par l’intensité des émotions. C’est le romantisme, encore, qui a porté devant le monde la beauté comme émotion en nous offrant le sublime.

La matière picturale comme chair sensible

L’art abstrait travaille la chair du sentiment, lui aussi. Les surfaces lacérées, les épaisseurs gravées, les toiles gribouillées, les traces de mains – c’est la mise en beauté, la mise en poésie de la décrépitude. C’est une ode à l’usure, et l’usure est belle parce que le temps qui passe est tellement chargé d’émotion. Comme la larme de Barthes devant la photographie d’enfance de sa mère : « elle a été, en effet, ce moment a été dans un temps lointain, dans un passé qui m’échappe mais dont la trace m’émeut ».

L’œil sensibilisé aux textures du monde

L’art abstrait forme l’œil aux matières marquées par le temps, comme le romantisme enseignait la nostalgie du temps perdu devant les ruines antiques. Où trouver le réel que chante au couteau l’art abstrait avec ses reliefs d’huile et d’acrylique ? Partout, pour ainsi dire – et le tissu urbain, dans toutes ses textures, émergent dans une lumière aveuglante. Le graffiti illisible sur le mur décrépit de la gare, les pierres usées par les pas dans le clocher de l’église, les fibres de bois craquelées de la porte en vieille ville… tout peut devenir un témoignage de ce temps qui file et de ces mains humaines qui ont laissé la trace d’un instant vivant comme celui que l’on vit dans la contemplation.

De l’usage personnel de l’art

On dit que les tableaux apprennent à voir, que l’art peut changer la vie. On explicite moins souvent la nature exacte de cette transaction. On ne peut marteler la réalité en vue d’un idéal en utilisant l’œuvre d’art comme marteau. Avoir produit l’œuvre, ce n’est pas suffisant. Dire que l’œuvre change quelque chose à la réalité, ce n’est pas suffisant. Prétendre qu’on a pris conscience, ce n’est toujours pas suffisant. La boucle est seulement bouclée quand le savoir devient savoir-faire – quand le contenu intellectuel, formulé par l’esprit en déduction des sensations, devient émotion, devient chair et module l’être-au-monde que nous sommes. Faire et consommer de l’art restent lettre morte tant que la substance conçue lors de la rencontre ne se transforme pas en un savoir-être nouveau. La connaissance qu’on construit à partir de l’art n’est qu’un premier temps, car le corps est l’origine et la finalité – et il ne fonctionne pas sur le mode de la connaissance, mais du savoir-faire. La phénoménologie est le point de départ et la pragmatique sa ligne d’arrivée. Ainsi seulement, je crois, l’art est un outil de vie.

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