Mon penchant poétique

La diligence

Le feu crépite dans l’âtre.

« Je devais avoir vingt ans. »

Une délicate volute de fumée s’élève dans la pièce. La main sur sa pipe ouvragée, il ferme les yeux un instant.

« Je devais me rendre au chevet d’une tante et j’avais pris la diligence peu après midi. La route ne devait pas être longue, mais une méchante ornière abîma la roue. Les trois autres passagers et moi-même décidâmes d’en profiter pour nous dégourdir les jambes. C’était une belle et fraîche journée d’automne, sur une route sinueuse à travers champs. À droite, au pied d’une colline moussait un petit bois sombre. Il avait quelque chose de mystérieux, j’imagine. Je ne pus m’empêcher d’avancer dans sa direction, assurant mes compagnons que je serais vite de retour. Les réparations prenaient du temps et le crépuscule se faisait déjà sentir. L’air fraîchissait, le ciel se teintait de rouge. Le chant des grillons, et du marteau sur le bois, la mélodie d’une conversation et le pépiement d’oiseaux invisibles – une quiétude impromptue et appréciée.

Le petit bois s’ouvrit devant mes pas, accueillant. J’avançai à pas sûrs, curieux des espèces d’arbres, effleurant d’une main admirative les nœuds centenaires des troncs, jusqu’à l’instant où soudain cela me frappa. Un silence absolu. La brise qui avant faisait danser les blés semblait s’être éteinte tout soudain – pas une feuille ne bruissait. Le sol, tendre sous mes souliers de cuir, restait muet à mes pas. Il ne faisait ni sombre, ni clair, la lumière était douce, évanescente, légèrement bleue. La pensée me traversa l’esprit de rejoindre mes compagnons, mais… »

Il hausse les épaules, et j’acquiesce.

« Il est des mystères qui nous séduisent, j’imagine. Je poursuivis mon chemin dans les profondeurs du bois, et soudain, j’étais au pied de la colline, la nuit immense et étoilée au-dessus de ma tête. Mais la diligence n’existait plus. Il n’existait plus que cette lueur tremblante à la lisière du ciel. La distance semblait insurmontable, mais cette lueur perchée sur la colline, elle… elle m’invitait, n’est-ce pas ? Il y avait là, un feu, sûrement, une âme qui veille, une histoire, sans doute. La nuit s’approfondissait à mesure que je grimpais, et mon esprit n’entendait qu’une chose, le grésillement de l’âtre, la respiration profonde de la maison qui m’attendait.

Le chemin me parut long, mais la nuit était toujours pleine lorsqu’enfin j’atteignis la petite cour qui l’ornait. Elle était petite, de pierres cossues, le toit bas et aplati, charmante à tous points de vue. Je ne me souviens pas de la porte : était-elle ouverte ? fermée ? Ai-je même frappé ? Qu’importe, le feu crépitait dans l’âtre, le couvert était sur la table, le bouquet de fleurs champêtres frais dans son vase, mais nulle âme qui vive. Je fis le tour, rapidement, j’appelai quelques fois. Rien. Seulement cette douceur tiède du foyer. Je m’assis près de l’âtre, dans un vieux fauteuil de cuir rouge semblable à celui-ci. »

Il effleure d’une paume amoureuse le cuir tanné par les années. À ses yeux voilés, je le sens habité du souvenir de cette nuit-là, je le sens se réchauffer au feu de jadis, parcourir du regard le bois d’un parquet lointain.

« J’ai dû m’endormir, car soudain, la tempête frappa les murs avec une violence inouïe. Le vent sifflait comme une armée de serpents à l’assaut de la minuscule bâtisse. D’un bond, je courus fermer les volets, qu’une bourrasque m’arracha presque des mains. Je me trompe peut-être, peut-être était-ce la peur si soudaine, mais je jurerais que le sol tremblait lui aussi, que les forces déchaînées du ciel tentaient d’arracher mon maigre abri, mon vaillant abri à ses racines. La meute hurlait, enfonçait la porte, ébranlait la pierre. Puis un éclair déchira le ciel et le souffle de sa colère brisa la fragile résistance des volets et s’engouffra dans la pièce. Et c’est à ce moment, dans la tourmente glacée de la tempête, que je la découvris : une porte dérobée sous une tenture que le vent avait arrachée. Après un dernier regard sur le chaos qui défigurait l’intimité du séjour, je m’engouffrai dans l’escalier que dissimulait la porte, et m’enfonçai dans les profondeurs ténébreuses et insoupçonnées de la maison. »

Il se lève tout doucement, s’approche à petit pas, le dos courbé, d’un secrétaire sans âge et en tire sa tabatière. Il reste immobile un instant, la main suspendue dans l’air, puis secoue doucement la tête.

« Ce que je vais te raconter maintenant, je ne l’ai jamais dit à personne. J’ai parlé des souterrains, bien sûr, du réseau fasciculé et sombre dans lequel je me suis perdu des heures durant, j’ai parlé des escaliers, des pierres froides et humides sous mes doigts, j’ai même parlé des courants d’air qui me soufflaient des secrets, des voix presque tues qui me contaient leurs histoires… Non, c’est vrai, ça je ne l’ai pas raconté non plus. J’ai seulement parlé des couloirs interminables et de l’obscurité totale. Mais ce que j’ai toujours tu, je vais te le dire à toi, parce que tu as les étages qu’il faut pour accueillir tout cela. Tu ne croiras peut-être pas au souvenir, mais tu accueilleras l’image, n’est-ce pas ? C’est si lointain, que c’est forcément beau vu d’ici. Ce que j’ai vécu cette nuit-là, j’en rêve encore la nuit, maintenant que le poids des ans m’interdit les escaliers torturés qui mènent aux mystères. J’en ai cherché d’autres, de ces escaliers-là, tu sais… »

En a-t-il trouvé ?

« Mais un autre jour. Aujourd’hui, c’est ces souterrains comme les racines d’un arbre millénaire que je veux te conter. Je m’enfonçai donc dans les profondeurs, et le noir était total. Puis les courants d’air sont venus à ma rencontre et m’ont tenu compagnie. C’était un murmure discret, des bribes de récit, de souvenirs, j’entendais parler d’une ancêtre, de son peigne, j’entendais des hommes rouler les fûts de vin, j’entendais les enfants courir et les femmes conter les histoires d’antan. C’était un murmure lumineux, et j’avançai sans crainte. Je traversais des mémoires tissées dans les murs, elles s’éveillaient sous mes doigts et m’intégraient à leurs flots désordonnés. Je percevais le profil délicat d’une jeune fille dans la lumière tremblante d’une bougie, la main potelée d’un enfant dans la main parcheminée d’un vieillard… J’eus l’impression de quitter les frontières de ma personne et je m’émerveillais de l’infini splendide de l’humanité. De son éternel retour, de son éternelle nouveauté, de son éternelle similitude. Et ces murmures prenaient forme. Non, ils prenaient lueur. Ils étaient évanescence dans la pénombre, tremblaient comme la flamme d’une bougie, et m’ouvraient l’espace pour que j’avance confiant.

Et l’espace s’est ouvert, immense, d’un coup. Une cave – une grotte ! baignée d’une eau millénaire, dense comme un nectar, sombre et traversée de lueurs comme l’âme est traversée de souvenirs. Elle respirait, j’en suis sûr, un lent mouvement des profondeurs qui n’atteignait pas la surface, polie comme un joyau. Elle respirait en moi comme un second souffle, et chaque inspiration me rapprochait des rives de l’immémorial. L’humanité entière y reposait. Il eut pu s’écouler des jours entiers, des années. Je n’avais plus vingt ans, tu sais. J’avais l’âge de l’oubli, du miracle. Ni mon visage, ni mon histoire… Seulement cette présence.  

Puis une voûte, sur ma droite, que je n’avais pas encore remarquée. En flottant, je quittai cet endroit sans nom, et j’entrepris une lente ascension. L’espace était soudain étroit, allongé à la verticale sans fin perceptible. L’escalier en colimaçon masquait le tournant à venir, et le bois craquait sous mes pieds. Je n’aurais su dire où se trouvait la surface de la terre, où ses entrailles, où la voûte étoilée. Les coordonnées du monde n’avaient plus prise sur ces espaces qui m’avaient accueilli.

Je débouchai finalement dans un cocon de bois. Le plafond était haut et voûté, la courbe des murs habillée de lambris d’un brun profond, au centre de la pièce, sur le parquet, des gravures fines esquissaient des arabesques mystérieuses, et une lumière diffuse, chaude comme le cuivre, embrassait la scène avec délicatesse. Je ne pus distinguer la source lumineuse, elle semblait émaner du bois lui-même, affleurer à sa surface comme l’âme se distingue dans un sourire.

À l’autre bout de la pièce, le dos arrondi, blotti contre le mur, se dressait une armoire. De celles qui ont vécu le passage des générations, nées jadis de la main calleuse et habile d’un être simple. Le bois était massif, il avait travaillé pendant des décennies et portait la patine des mains admiratives qui l’avaient choyé. Elle était silencieuse sans l’être vraiment. Elle rayonnait son histoire. Elle était fermée, bien sûr, mais elle vibrait à l’idée qu’on l’ouvre à nouveau, à l’idée de révéler ses secrets les plus intimes. C’est la beauté de l’armoire : d’aucuns pensent qu’elle enferme ses biens, mais elle ne protège les richesses en son sein que dans l’attente de les offrir.  

J’avançai d’un pas hésitant. Ouvrir une porte, c’est un moment solennel. Ouvrir une porte qu’un autre a fermé, davantage encore. D’une main, je caressai la clé quelques instants. Elle frémissait autant que moi. Je pris ma respiration, et d’un tour, je révélai l’intérieur de la belle armoire. Elle ne grinça pas et m’offrit la pénombre la plus totale. On eût dit que ses tablards s’étaient retirés au plus lointain de son espace, blottis dans la nuit réconfortante de ses profondeurs. Je restai immobile, à l’écoute, curieux des surprises que recèlent les trous noirs. Et soudain, un murmure, un murmure de souterrain. Délicatement, un brin fragile de lumière apparut, comme l’abeille se glisse hors du rayon. Il flottait là, au cœur de l’armoire, puis sous une impulsion soudaine, il s’enroula sur lui-même, se lova dans sa propre lueur et comme une inspiration, prit de l’ampleur. Je distinguai à présent les plis nets et l’odeur lavandée du linge, mais je ne pouvais détacher mon regard de ce petit être de lumière dont l’intensité grandissait à mesure qu’il tournait vite, toujours plus vite sur lui-même. Je me trouvai soudain enveloppé de sa chaleur, ébloui de son éclat, et la pièce toute entière entra dans son tourbillon, de matière se fit énergie.

Combien de temps ? Je ne sais. Puis l’océan lumineux où je baignais se contracta et me voici, devant l’armoire, la main droite toujours sur la clé, et dans l’abysse que je contemplai alors, se tenait maintenant une lune rousse dans le vaste espace constellé d’étoiles. J’eus le vertige et je résistai avec peine à l’appel de cette immensité sous mes pieds. Le ciel entier s’ouvrait comme un gouffre. Une douce voix, presque inaudible, s’éleva des profondeurs et s’intensifia jusqu’à devenir assourdissante. Je ne comprenais pas les mots, mais la force de cette voix me transperçai. Je tentai de me boucher les oreilles mais je ne trouvai plus mes mains. La voix m’aspira jusqu’au firmament où elle se résolut en une splendide explosion qui souffla les derniers limbes de mon esprit. »

Il se tait un instant.

« La voix de mon compagnon me tira de mon sommeil. La diligence était prête à repartir. Une énorme lune rousse éclairait la route, et du fond des âges, une voix murmura :

La fleur est toujours dans l’amande. »

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