Mon penchant poétique

Échecs

Une nouvelle poétique (2018)

Le soleil frappe sans répit durant les longues heures de la journée, la nuit le froid ne laisse aucune chance à celui qui ne s’y prépare pas. L’horizon est un infini de sable et l’immensité du ciel est propice aux rêveries. Deux hommes marchent depuis des jours dans cette portion oubliée du désert. On les a taxés de folie, car ici seules les dunes dessinent un peu le paysage. Vous ne trouverez rien, vous vous fourvoyez. Mais les deux hommes sont convaincus de trouver là ce qu’ils cherchent depuis des années. Plus qu’un trésor perdu, une portion d’histoire. Une histoire presque oubliée elle aussi, une histoire qui subsiste encore par les quelques bribes que le temps qui s’écoule a épargnées. Ils ont fouillé toutes les bibliothèques, toutes les archives, ils ont parlé à des centaines de personnes. La mémoire est si fragile. On se rappelle à peine d’un grand royaume étincelant dans les sables, d’un homme connu aux quatre coins du monde pour sa passion, pour les festivités grandioses qu’il organisait régulièrement. Il y a quelques mois, ils ont découvert leur Graal, un feuillet abîmé mais encore lisible enserré entre les pages d’un manuscrit venu d’Orient. Un feuillet qui raconte la dernière, l’ultime partie.

Le soleil se lève et réchauffe leurs corps transis. Bientôt l’éclat de ses rayons sur le sable sera éblouissant. Une journée encore à traverser le vide en espérant une apparition, mais le chemin s’annonce pénible : avec le jour se lève un vent dont les bourrasques soudaines et violentes font chanceler les hommes. Ils avancent comme ils peuvent, protégeant leurs yeux et leur bouche sous le tissu de leur écharpe. Le courage leur manque presque de faire le prochain pas. La bouche est sèche, les yeux brûlent, la respiration est difficile. Et soudain un sifflement qui vient du lointain, et un vent si fort, un vent si chaud se met à balayer les alentours et lève des litres de sable qui s’abattent sur les hommes. Ils cèdent, tombent à terre et s’enfouissent sous leurs draps tant bien que mal. Ils attendent que la tempête passe. Le sifflement semble s’éterniser. Même aplatis contre le sol, la violence du vent arrive presque à les emporter.

Et soudain le vent tombe. Le silence se fait. Émergeant du sable, les deux hommes se lèvent. Le paysage est tout nouveau, les courbes de dunes ont été toutes remodelées. Et là, là où se tenait une dune avant la tempête, se dresse un pan de mur blanc, un pan de mur à moitié effondré qui court vers la droite et s’enfonce plus loin dans le sable. Stupeur. Les deux hommes se regardent. Un sourire incertain naît lentement sur leur visage. Ils s’approchent, encore incrédules. La partie supérieure du mur présente une crénelure. Une crénelure comme sur les chemins de ronde au faîte des murailles. Ils suivent la ligne blanche qui plonge dans une dune à quelques mètres de là. Ils s’emparent de leur pelle et se mettent à creuser, à déblayer, à sortir de sa prison le mur étincelant.

Le soleil vient de tomber derrière l’horizon. Épuisés par des heures de labeur, les deux hommes se laissent tomber au sol. D’un regard ils embrassent le lieu. Et sans prévenir, un rire puissant les secoue. Ils ont creusé pendant des heures, jusqu’à trouver le reste d’une tour d’angle. Au sol, ils ont fait apparaître une trappe de bois noir. Sous cette trappe, une échelle qui plonge à pic. La descente a été éprouvante. L’effort leur brumait l’esprit. Et puis leurs pieds ont enfin rencontré le sol, après des mètres suspendus aux échelons étroits. La nuit la plus totale. Ils ont allumé une torche. Ils sont sortis de la tour pour déboucher sur une immense cour à péristyle couverte de voûtes translucides.

Et là, au centre de la cour. Là, au cœur d’un palais blanc enfoui dans les sables, l’univers leur offrit la plus belle, la plus saisissante vision. Un dallage de cristal et d’ébène, parfaitement régulier, l’alternance magnifique de la couleur et de la matière, les soixante-quatre cases mythiques dont les archives parlaient. Sur le contour, dans une graphie aérée, gravés dans la pierre et teintés, les nombres et les lettres. Il leur suffit de fermer les yeux pour voir sur les dalles les pièces hautes et ouvragées qui ont dû servir au jeu. Les textes ne les décrivent jamais, mais l’un les voit blanches, l’autre les voit noires. Sans avoir besoin de sortir le feuillet, un des hommes récite les derniers coups du roi légendaire. Il avait invité une délégation de l’Ouest lointain, le palais était paré de ses plus beaux atours, le vin coulait à flots, les plateaux chargés de victuailles circulaient entre les convives souriants, tous retenaient leur souffle à l’approche du dernier coup.

 « Et là, le roi se redresse et s’écrie..» murmure l’homme, absorbé par la contemplation de l’échiquier. Le feuillet raconte une histoire tronquée, à laquelle manque le dénouement. Le roi s’est redressé… et le lecteur reste suspendu. Comme si le temps sans prévenir s’était arrêté. Et l’homme habillé de blanc, debout, et l’homme habillé de noir, assis, contemplent les cases et tentent de comprendre. Personne n’a rapporté le dernier coup, et le roi, son palais disparaissent des archives après cet événement. C’était l’ultime partie, restée inachevée. Que s’est-il passé ?

Mais la fatigue les gagne. Ils s’allongent sous les voûtes chargées de sable et sombrent rapidement dans un sommeil peuplé de rêves. Sur l’estrade au milieu de la cour se tient un homme grand et svelte, droit malgré le poids des années. Il est vêtu de blanc, d’un manteau léger aux manches courtes qui le couvre jusqu’aux pieds. Sa longue barbe repose délicatement sur les sequins qui ornent le devant du vêtement. Il a de l’allure, et le regard plein de gentillesse. Sa femme est assise sur le banc derrière lui, un éventail à la main. Sa belle robe turquoise s’épanouit en corolle autour de ses jambes. Des rais de lumière adoucies par les voûtes de cristal tombent ici et là. Les invités sont regroupés autour de l’échiquier, tous vêtus de tissus légers et colorés. Des serviteurs glissent sans bruit entre les convives, les bras chargés de plateaux. Près du portique, une femme chante accompagnée d’un homme à la guitare. Des enfants jouent, oublieux des adultes et de leur fascination pour la partie en train de se faire. L’adversaire du roi est un prince de l’Ouest, un vieil ami. Il vient tous les quatre ans affronter le roi, et perd à chaque fois. Qu’importe, il est si agréable de venir séjourner chez un ami, dans un palais féerique tout d’ébène et de cristal, et de jouer jusqu’à la nuit tombée. Il pressent qu’il sera bientôt échec et mat, et goûte avec plaisir la vue de son vieil ami concentré sur le plateau, la main distraitement emmêlée dans la barbe. Et dans le silence soudain la voix du roi retentit : ‘Cavalier en F7 !’ Et puis c’est le noir total.

Les hommes se réveillent en sursaut. Le temps a dérobé à jamais la suite de l’histoire. Il semble soudainement que les dalles tressaillent, et le bruit du vent emplit l’espace. La lumière du jour filtre à travers la voûte et à chaque seconde, devient plus forte. Les rais qui zèbrent l’espace font apparaître touche par touche la magnificence du décor : les colonnes finement sculptées et les arches en dentelle qui constituent le portique, les décors gravés dans le cristal des voûtes qui dessinent des ombres végétales sur le sol dallé, et au-delà de l’échiquier les barrières d’ébène tournées qui enclosent un jardin luxuriant. Le vent perce à travers les dunes de sable et balaie sur son passage l’enveloppe qui protège le palais. Il semble que la voix d’une femme s’élève à son tour, douce et lointaine, et les premiers accords d’une chanson vieille de mille ans l’accompagne. Si l’on pouvait tendre l’oreille, on entendrait aussi des rires diffus. Le pépiement d’oiseaux exotiques qui se fondent dans les couleurs éclatantes des fleurs. Le cliquetis du cristal et le doux murmure du vin qu’on verse délicatement.

Dans une bourrasque s’ouvrent les hautes portes d’ébène qui protègent la cour intérieure. Un éclair blanc galope à la rencontre du palais. Des gerbes de sable jaillissent à chaque foulée, le soleil illumine la crinière immaculée. Puis le son clair des sabots sur les dalles de cristal. Un cheval majestueux vient d’apparaître au milieu de la cour. Il a ralenti sa course, s’approche maintenant d’un pas tranquille. D’un ample mouvement de la tête, il salue les hommes. Puis il hennit doucement, avance d’un pas, deux, trois. Une rai de lumière le frappe et l’enveloppe d’un halo à l’exact instant où il se cabre. Et se fige. La chair frémissante se fait cristal.

Cavalier en F7.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *